CHARLIE

Après la magnifique réaction du peuple de France et la hauteur de vue qui a prévalu dans les actions et discours du Président de la République et du Premier ministre, partout, des réflexions émergent quant aux mesures concrètes à envisager. Nous devons tous faire preuve de modestie face à l'immensité des défis qui nous attendent, ne pas nous enfermer ni dans nos certitudes, ni dans nos réflexes. Ainsi, jamais le débat et la confrontation des idées n'ont été aussi nécessaires. Il serait alors paradoxal de s'interdire de réfléchir et de dire que c'est notamment la liberté d'expression qui a été attaquée dans ces attentats. Il y a sans doute deux erreurs qu'il nous faut éviter de commettre dans les mois qui viennent.

La première serait de sous-estimer l'immense besoin de laïcité dans la France d'aujourd'hui. Ce pays a dû affronter tôt la relation entre le politique et le religieux ; après bien des déchirements, la République a imposé une nette séparation des deux sphères et celle-ci doit être réaffirmée avec force. Certes, des questions nouvelles peuvent se poser, par exemple sur l'attitude à avoir des pouvoirs publics face au besoin d'organisation ? urgent et d'intérêt général ? de certaines religions. Mais il faut refuser toute volonté, velléité, incitation à ce que des règles religieuses puissent prévaloir sur la loi établie par le peuple. Tous les enfants de France doivent suivre les mêmes enseignements, accepter les mêmes pratiques sportives et les mêmes contraintes vestimentaires. À l'école publique, la hiérarchie doit être clairement établie entre la supériorité de la démonstration scientifique (y compris en Histoire) et la croyance religieuse. Mais il faut alors une grande cohérence. Ce rappel sans faiblesse de ce qui fonde notre socle de vie en commun doit s'adresser à tous et pas seulement à quelques-uns. Comment des maires ont-ils pu ériger des crèches pendant la période de fin d'année dans l'espace républicain ? Quelle crédibilité ensuite pour exiger des autres une éthique de comportement laïc ? De la même manière, la participation de plus en plus aisée de nombre d'élus à des manifestations religieuses diverses, parfois même en affichant ses croyances privées pose un problème majeur. On peut aussi être effaré quand les pouvoirs publics organisent des concertations sur de nombreux sujets de manière préférentielle avec des représentants religieux, souvent aux détriments de forces organisées bien plus légitimes, qu'elles soient associatives ou syndicales. Est-il bien nécessaire, que de manière fréquente, des élus saluent les croyants de telle ou telle confession à l'occasion de l'une ou l'autre des fêtes religieuses ? Et on ne rappellera pas ici le scandale de l'électoralisme communautariste qui touche l'ensemble des partis et s'adresse à toutes les communautés religieuses et cela aussi bien dans les beaux quartiers que ceux dits en difficulté.

La deuxième erreur est de croire que ce rappel aux règles et valeurs suffirait. La laïcité est indissociable d'une lutte acharnée contre l'augmentation constante et destructrice des inégalités de toutes sortes mais avant tout, les inégalités sociales. Sans cela, la laïcité restera une idée vaine. La France ne supporte pas quand on lui assène à longueur d'articles, d'éditoriaux et de discours politiques qu' "on ne peut pas faire autrement ". " Pas autrement " qu'accepter l'inégalité qui progresse rapidement entre nos territoires ? Qu'accepter l'insécurité croissante du monde du travail ? Que la " mondialisation " emporte tout et qu'il faut accompagner la concurrence généralisée ? Voilà pourquoi les français sont parmi les peuples les plus pessimistes de la planète. Or, qu'on le veuille ou non, c'est l'Etat qui a construit la France et non l'inverse. C'est l'Etat, comme outil démocratique, qui symbolise ce qui nous assemble. C'est l'Etat qui incarne l'avenir et la promesse d'égalité. Pourtant, le discours dominant de mise en accusation permanente de sa " lourdeur ", de sa " présence excessive ", de son " incapacité " ? propos souvent tenus par les propres responsables administratifs et politiques de l'Etat lui-même ? suscite un désarroi profond et une perte de sens qui favorise les divers replis culturalistes, nationalistes et communautaires.

Les pouvoirs publics doivent donc partir à la reconquête de tous les territoires perdus de la République : les ghettos de nos banlieues bien sûr, mais aussi les territoires ruraux en si grande souffrance ou le péri-urbain sous tension. Chacun doit avoir accès aux services publics, à la santé, à l'éducation. Chacun doit se sentir en sécurité. Chacun doit avoir une protection sociale effective. Chacun doit être convaincu qu'il peut par son travail, vivre, se loger, construire une famille, pouvoir changer de statut social. C'est bien ce défaut de présent et d'avenir qui permet aux idéologies radicales, nationalistes ou religieuses de prendre place dans les têtes.

Pour cela il faut des moyens humains et financiers. C'est une nécessité. L'effectivité de la promesse républicaine n'est pas compatible avec le " mainstream " libéral actuel. Il faut donc hiérarchiser différemment nos priorités : investissements publics, renforts pour nos services publics, aides à nos associations et aux nouvelles structures intégratives pour notre jeunesse, moyens pour notre armée. Il faut donc expliquer à nos partenaires européens qu'au lieu de faire des règles européennes une contrainte permanente, il faut élaborer un vaste plan de relance de l'investissement et de réformes sociales pour contenir les effets désintégrateurs du capitalisme financier. La politique de la BCE, le plan " Juncker " sont des débuts intéressants mais très en-deçà du nécessaire. L'Europe doit aussi accepter que le rétablissement des comptes publics des Etats ne peut être la priorité à court terme. Il est inacceptable que les dépenses liées à la Défense Nationale en France soient intégrées au calcul du déficit. Rappelons que nos soldats se battent aujourd'hui pour toute l'Europe. De même, il serait peut-être temps de sortir du calcul du déficit les investissements cruciaux comme ceux qui concernent l'éducation. Bref, L'Europe doit changer de priorités politiques. Quelques propositions récentes de la Commission sur la " flexibilité budgétaire " vont dans le bon sens. Mais elles restent nettement insuffisantes.

Pour autant, si des politiques vigoureuses de rétablissement d'une République égalitaire et laïque sont prioritaires, il nous faut aussi nous interroger sur l'absence d'idéal porté par nos sociétés contemporaines. Comment ne pas voir le nihilisme à l'oeuvre dans le consumérisme généralisé, la bêtise et la vulgarité portées par la télé-réalité ? Croit-on vraiment qu'être jeune aujourd'hui peut se résumer à être " prescripteur d'achat " et que le spectacle de la domination des non-valeurs du capitalisme peut suffire comme projet de société, notamment pour ceux qui savent, et ils sont de plus en plus nombreux, qu'ils seront exclus de la compétition généralisée pour l'appropriation des richesses matérielles ?

C'est notamment à la Gauche de se réveiller. Par-delà tous les fantasmes irrationnels qui travaillent l'inconscient collectif, la réalité existe et elle s'impose : le capitalisme productiviste est incompatible avec un monde vivable dans les cinq décennies qui viennent. L'augmentation de la population mondiale à 10 milliards d'individus en 2050 et le réchauffement climatique imposent une modification des modes de production, de consommation, des idéaux mêmes offerts aux sociétés humaines. N'y a-t-il pas là un formidable défi pour lequel la gauche est particulièrement bien outillée ? Coopération plutôt que compétition, usage des biens plus que propriété, délibérations collectives pour la meilleure utilisation des ressources naturelles et technologiques, primauté de la relation égalitaire à l'autre face aux hiérarchies profitant à quelques-uns. N'est-ce pas le sens même des combats progressistes des deux derniers siècles qui se trouve validé par les exigences du temps ? Ne faut-il pas redonner à l'Europe un projet collectif dépassant la course à la croissance ? Ne faut-il pas que la Gauche au pouvoir en France offre un sens à son action qui ne se résume pas à un économisme étroit, plus que contestable dans ses présupposés, ses propositions et son efficacité ?

Toutes ces questions nous interrogent et nous bousculent. Que l'année 2015 si tristement commencée soit donc celle des saines remises en cause. Que l'on puisse dire que de ces drames, nous avons commencé, pour ce qui est de la société française, à en tirer les leçons.

Guillaume BALAS est député européen et Conseiller régional d'Ile-de-France.