BHLes vendredi 27, samedi 28 et dimanche 29 septembre se tenait à Vieux-Boucau, dans les Landes, l'Université de rentrée d'Un Monde d'Avance à l'occasion de laquelle Benoît HAMON, ministre délégué à l'Economie sociale et solidaire et à la Consommation a prononcé le discours suivant :

Cher-e-s ami-e-s, cher-e-s camarades,

C’est bon de se retrouver ici entre amis.

Je veux tout d’abord remercier Henri EMMANUELLI et Pierre FROUSTEY de nous recevoir aussi bien à Vieux-Boucau.

Merci également à Renaud LAGRAVE et aux camarades de la Fédération des Landes, qui déploient tant d’efforts pour nous réserver un tel accueil.

Merci enfin à nos invités qui ont accepté de venir débattre avec nous, et tout particulièrement à mes collègues du gouvernement Kader ARIF, Arnaud MONTEBOURG et Christiane TAUBIRA.

Je mûris ce discours depuis de longs mois. Je l’ai préparé, puis écrit, et je vais aujourd’hui, alors que c’est plutôt rare en ce qui me concerne, beaucoup le lire.

Je voulais poser ce que j’ai à vous dire. Je voulais prendre le temps de vous parler mais aussi de délivrer un message bien au-delà de nos rangs.

Je vous parlerai donc du Front national, de la droite, du MEDEF, de la transgression et du réalisme en politique. Je vous parlerai de tout ceci, mais aussi surtout de la gauche.

De sa responsabilité envers les Français.

Du rapport de la gauche à notre pays.

Et du principal enjeu auquel la gauche doit faire face, c’est-à-dire la percée annoncée et redoutée de l’extrême-droite.

Jamais l’extrême-droite ne s’est sentie aussi proche du pouvoir ; jamais elle n’a été aussi proche d’être le premier parti de France dans des territoires de plus en plus nombreux et dans des centaines de communes. Sa progression est déjà manifeste dans les urnes, mais elle l’est hélas encore plus dans les consciences.

***

Cette progression de l’extrême-droite doit beaucoup à la droite elle-même. Si aujourd’hui 49% des électeurs UMP se déclarent favorables à des alliances avec le FN, c’est bien parce que le terrain a été consciencieusement labouré par les errements successifs des dirigeants de la droite dite républicaine.

Combien de propos calculés dans la bouche d’élus UMP qui sont devenus progressivement des déclarations xénophobes décomplexées ?

Combien de petites compromissions qui sont devenues des alliances délibérées ?

Combien de « clins d’œil » à l’électorat du FN qui sont devenus des alignements systématiques sur les thèses défendues par les LE PEN ?

Même François FILLON, qui avait pourtant usé de son droit d’inventaire du sarkozysme en invoquant précisément la campagne honteuse de 2012, est désormais celui qui, le premier, aura invité les électeurs à préférer le Front national à la gauche.

C’est sur ce terrain qu’a progressivement germé, puis éclot sous le sarkozysme, une droite lepénisée qui a fait sauter les dernières digues :

-       obsession de l’immigration,

-       stigmatisation de l’Islam,

-       hystérie sécuritaire,

-       condamnation de l’assistanat…

Défaite dans les urnes en 2012 malgré une campagne très à droite, l’UMP a plus que jamais choisi de courir après le Front national au risque d’en construire les succès futurs. Au risque de voir le FN en tête des suffrages aux prochaines élections européennes.

Comme le rappelait il y a quelques semaines l’historien Zeev STERNHELL, face à nous, c’est une droite de combat qui est de retour. Elle englobe aussi bien les militants du FN que des franges de plus en plus importantes de l’UMP, dont beaucoup, notamment des jeunes, se sont construits et radicalisés dans les manifestations contre le « mariage pour tous ».

C’est bien un mouvement social réactionnaire qui s’est cristallisé : ils ont eu leur épreuve du feu, leur « Mai 68 », et ils cherchent aujourd’hui un débouché politique.

Cette issue ne peut être que radicale dès lors que leur contestation vise, non pas à protéger des droits, mais à empêcher, au nom d’une conception opposée et globale de la vie en société, d’autres citoyens de bénéficier de l’égalité des droits.

Dans ce cas, il s’agit d’empêcher les homosexuels de bénéficier de celui de se marier. Mais ce sont aussi les musulmans auxquels on dénie la capacité à s’intégrer dans l’espace laïque. Ce sont les pauvres auxquels on dénie la volonté de sortir de l’assistance. Ce sont certaines communautés d’origine étrangère auxquelles on dénie la capacité d’assimiler les règles républicaines.

Ce déni des droits des autres illustre l’intolérance qui désormais gangrène notre société. La parole raciste est libérée, chaque fait divers est exploité. L’affaire du bijoutier de Nice est emblématique de ces dégâts causés sur les consciences, notamment par les réactions incroyables qu’elle a suscitées : un homme qui se fait justice lui-même, parce qu’il est aussi une victime, devrait échapper à la justice ! Un homme qui applique de lui-même la peine de mort, devient le porte-étendard de la résistance à la violence et à la délinquance !

Le débat sur l’auto défense n’est pas nouveau, il ressurgit à chaque dépression de la société française. Mais quel aveu de faiblesse morale de la part de ceux qui ont cru bon de surfer sur l’événement ! On ne construit rien de durable ni de juste sur l’émotion ni sur le désir de vengeance. En république, l’Etat détient et doit continuer de détenir le monopole de la violence légitime au nom du peuple français.

Je veux croire qu’il est toujours possible en France de se montrer inflexible sur la délinquance tout en respectant les principes humanistes essentiels et l’Etat de droit.

Je veux croire qu’il est possible de se comporter en Homme ou en Femme d’Etat sans avoir besoin de flatter de bas instincts.

Pourquoi en sommes-nous arrivés là ?

***

Nous en sommes arrivés là à cause de la réalité sociale d’aujourd’hui. Et quelle est-elle, cette réalité sociale ?

La réalité aujourd’hui, c’est un chômage de masse. Même si la situation commence à s’améliorer grâce à nos efforts, 10,5% de chômage c’est 10,5% d’actifs qui ne peuvent pas vivre dignement de leur travail.

La réalité aujourd’hui, c’est aussi la pauvreté des travailleurs. En France, avoir un emploi ne suffit plus à vivre décemment. Pour 43% des familles, la « fin du mois » commence dès la date du 15, ou même avant. Un ménage sur quatre a réduit son budget alimentaire. Cette situation n’est pas décente.

La réalité aujourd’hui, c’est aussi le surendettement des foyers. Chaque année, 200.000 nouveaux dossiers de surendettement sont déposés. Ce chiffre n’est pas une statistique, c’est un fait brutal. 200.000 nouveaux dossiers par an, ce sont 200.000 situations concrètes, 200.000 familles supplémentaires qui tombent dans la spirale du surendettement.

La réalité aujourd’hui, ce sont des difficultés d’accès au logement. Se loger coûte trop cher, en particulier dans les métropoles. Les moins bien lotis sont relégués hors des villes car nous manquons crucialement de logements sociaux. Les inégalités sociales sont aussi des inégalités géographiques.

Bref, la réalité aujourd’hui, c’est que les inégalités augmentent.

Fragilisés par ce contexte social et économique, nos concitoyens ont le sentiment que l’Etat n’est plus là pour les protéger et qu’ils sont livrés à eux-mêmes, dans une impasse.

Voilà pourquoi le Front national progresse dans les urnes et dans les consciences. Le Front national prospère sur une société qui est à cran. Et il prospèrera tant que le changement ne sera pas suffisamment concret pour les couches les plus fragilisées de la population française. C’est un changement fort qui permettra aux plus fragiles de s’en sortir et de retrouver un espoir.

***

Mais comment en sommes-nous arrivés là ?

Ce sentiment d’abandon des citoyens est l’un des fruits des politiques libérales mises en œuvre en France et en Europe.

Voilà trente ans que l’Etat est dessaisi de ses missions, soit par conviction, soit pas consentement aux obligations européennes, elles-mêmes fondées sur cette croyance libérale.

Voilà trente ans que l’Etat recule, qu’il protège moins.

Voilà trente ans que l’on démantèle l’Etat et que la Commission européenne nous dicte comment faire.

Mais, en France, on ne démantèle pas l’Etat impunément. En France, démanteler l’Etat n’est pas qu’une question d’organisation administrative, de subsidiarité ou de répartition des compétences territoriales.

C’est d’abord une question d’identité politique.

Bien sûr, l’Etat doit se moderniser, s’adapter aux besoins des citoyens, maîtriser sa gestion. Mais en France, l’Etat, la Nation et la République sont historiquement et intrinsèquement liés. Démanteler l’Etat, c’est donc porter un coup à la promesse républicaine ainsi qu’à la Nation. C’est attenter à ce qui fonde la croyance des Français en la force de l’action politique. C’est affaiblir le sens commun qui nous unit dans la Nation, tel que l’a définie Ernest RENAN :

« Ce qui constitue une nation, ce n’est pas de parler la même langue, ou d’appartenir à un groupe ethnographique commun, c’est d’avoir fait ensemble de grandes choses dans le passé et de vouloir en faire encore dans l’avenir. »

Laisser reculer l’Etat c’est donc, finalement, renoncer à un destin commun et défaire notre histoire collective. L’Europe n’est jamais parvenue à représenter un idéal de substitution, qui soit tout aussi protecteur ; elle a encore moins réussi à en faire une réalité. Quand ni l’Etat ni l’Europe n’assurent cette protection, chacun doit se protéger soi-même, face aux autres et contre les autres. C’est la « guerre de tous contre tous ».

Mais le libéralisme n’a pas seulement fait reculer l’Etat. Il a aussi fait reculer les corps intermédiaires : syndicats, mouvements laïques, mutuelles, éducation populaire, associations. Tous subissent cette désaffection du collectif.

Pourquoi les syndicats ne pèsent-ils pas plus dans le dialogue social ? Cela fait vingt ans que les principales victoires des mouvements sociaux sont celles portées par les jeunes. Et les associations ? Dans les quartiers, en dix ans, le nombre d’associations a diminué de moitié. Ce sont pourtant des compléments indispensables à l’action publique.

Tous ces réseaux qui ont été construits et développés par des militants, souvent par notre propre camp politique, sont autant d’amortisseurs sociaux qui n’ont plus aujourd’hui les moyens suffisants pour amortir quoi que ce soit.

En tant que ministre de l’Economie sociale et solidaire, avec mon projet de loi, je travaille à inverser cette tendance et à redonner à toutes les structures à forte utilité sociale les moyens de leur développement. Mais en face, il y a une logique libérale qui dérégule et favorise le sentiment d’insécurité.

A mesure que reculent les protections des Français, la demande de sécurité augmente, au point qu’elle soit redevenue la priorité numéro 1 des habitants des grandes villes.

L’émancipation et la protection que sont en droit d’attendre les citoyens cèdent face au chacun pour soi et au tout-sécuritaire. Comme si la promesse économique et sociale de la République était morte.

Cet « ordo-libéralisme » est dangereux parce qu’il repose sur l’exploitation des peurs à laquelle le sarkozysme nous a habitués. Il caractérise de grands pays comme la Chine et la Russie. En France et en Europe, notre histoire démocratique est un rempart qui, bien heureusement, demeure et nous protège. Mais jusqu’à quand l’Europe et nous-mêmes serons-nous à l’abri des tentations autoritaires ?

Avec l’écrivain chilien Luis SEPULVEDA, je crois que

« les sociétés qui ont grandi dans la peur acceptent comme légitime tout ce qui provient de la force, des armes et du capital ».

On ne saurait mieux dire que l’exploitation de la peur ne peut pas être le moteur d’une politique de progrès, d’une politique de gauche.

***

Nous devons rassurer les Français en faisant revivre nos valeurs que sont la liberté, l’égalité, la fraternité. L’insécurité, et notamment l’insécurité économique, fait le jeu de l’extrême droite. Il est donc temps de mettre un terme aux politiques économiques du « tous contre tous » qui exposent les Français au lieu de les protéger.

Si Marine LE PEN parle à tant de Français, ce n’est pas parce qu’elle se serait recentrée. C’est parce que le centre de gravité de la politique française, et celui de la droite en particulier, a dérivé vers elle. Le Front national n’est pas moins xénophobe qu’il ne l’a été. Simplement, sur ce terrain, il est concurrencé par l’UMP, par son ministère de l’Identité nationale, par ses idées délirantes sur la déchéance de nationalité, et par la dernière campagne présidentielle de Nicolas SARKOZY.

Il y a deux manières de se positionner face à une telle dérive : soit l’on va concurrencer Marine LE PEN sur le même terrain, soit on la combat sur des valeurs opposées – mais encore faut-il pour cela être moins accaparé par l’administration des choses que par le gouvernement des hommes.

Marine LE PEN a compris la demande de protection des Français en endossant un nouveau costume dans un parti qui a pourtant pendant longtemps fait de l’ultralibéralisme son fonds de commerce ; ce nouveau costume, c’est celui de l’Etat protecteur.

Aux Français qui, parfois légitimement, se sentent abandonnés par la puissance publique, aux Français qui, à tort, croient que d’autres « profitent d’un système » auxquels eux n’ont plus droit, elle propose de devenir leur meilleur allié.

Un allié qui comprend, qui soutient et qui défend. Et ce n’est pas un hasard si, aujourd’hui, les territoires où le Front national fait ses meilleurs scores sont les territoires ruraux et les quartiers populaires. C’est ici que le recul des services publics est le plus flagrant.

Marine LE PEN a choisi de dépouiller le discours du Front national des convictions libérales de son père afin de répondre au besoin de protection des Français. C’est principalement elle qui parle à l’employé de bureau, au travailleur précaire, et au fonctionnaire de catégorie C.

Mais, alors que le Front de gauche porte également un discours de protection du peuple, pourquoi n’engrange-t-il pas les mêmes résultats électoraux que le Front national ?

Parce que la crédibilité du Front de gauche est indexée sur la nôtre. Ce que ne veut pas comprendre le camarade Jean-Luc, c’est que « sa »  gauche ne peut rien sans la nôtre ; c’est même la raison pour laquelle nous sommes si fermement attachés à l’union des gauches. Lorsque nous oublions la critique du libéralisme en France et en Europe, c’est la crédibilité de la gauche toute entière qui est remise en cause.

Au bout du compte, la réflexion qui nous fait le plus mal, c’est quand ont nous dit que le débat politique entre la gauche et la droite est tout juste réduit à distinguer les bons et les mauvais élèves d’une seule et même politique économique.

Ce que la gauche au pouvoir doit comprendre et affirmer, c’est que le sens de notre arrivée au gouvernement ne pourra ni ne devra s’incarner uniquement dans un bulletin de notes de la Commission européenne. Un bulletin qui aurait pour appréciation : « Elève consciencieux. A bien réduit les déficits. Mais peut mieux faire ».

Bien sûr, aucun d’entre nous ne souhaite dépendre des marchés et de leurs convulsions. Les créanciers privés de la France ne peuvent être les juges ni les maîtres de notre action. C’est le sens du nécessaire désendettement de la France. Mais nous devons aussi faire admettre que toute dette n’est pas illégitime : les dépenses que sont les déductions d’impôts pour les plus riches sont par nature différentes des dépenses investies dans l’éducation ou la santé. La Commission européenne doit impérativement changer son mode d’évaluation des déficits.

A l’origine, l’Union européenne avait promis aux peuples un approfondissement de ce que nous avions de plus réussi, un approfondissement de notre modèle social. Mais pour cela plusieurs conditions nécessaires ont fait défaut.

L’Union européenne a besoin d’un budget digne de ce nom : elle vient d’en adopter un qui ne permettra pas la pleine réalisation de ses ambitions.

Elle a besoin d’une fiscalité harmonisée : elle encourage toujours le dumping fiscal.

Elle a besoin d’une convergence sociale qui complèterait la libre-circulation des personnes : cette convergence se fait mais vers le moins-disant.

L’Europe abîme notre modèle social et le remplace par un modèle « low cost » dont les exemples sont nombreux.

L’Europe fait du « low cost » sur le droit du travail.

C’est le cas du détachement des travailleurs dans l’Union européenne. Grâce à cette directive, un employeur peut envoyer un salarié pour une mission dans un autre pays de l’Union en conservant les charges sociales du pays d’origine. Ce dispositif est donc bien entendu généralement utilisé pour faire travailler des salariés à moindre coût dans des pays aux charges salariales élevées. Dans l’Union européenne, il concerne 1,5 millions de salariés en Europe, dont près de 150 000 salariés étrangers en France. Dans notre pays, certains travailleurs sont ainsi rémunérés trois euros de l’heure. Il s’agit purement et simplement de « dumping social ». La promesse originelle de l’Union européenne est bien loin.

L’Europe fait aussi du « low cost » dans un domaine que je connais bien : la consommation.

Depuis l’affaire de la viande de cheval, la France demande à l’Union européenne l’étiquetage de l’origine de la viande. C’est l’une des conditions du rétablissement de la confiance des consommateurs. Mais ces règles de traçabilité sont régies par un règlement européen entré en vigueur en 2011 et il n’est plus possible d’adopter des dispositions nationales contraires à ce règlement, sous peine d’amende. Là encore, l’Union ne protège pas. Je me bats pour obtenir la modification de ce règlement.

Enfin, et je terminerai ici cette liste noire – loin d’être exhaustive – avec ce qui constitue peut-être l’ultime étape des renoncements à notre modèle protecteur : l’accord de libre échange bilatéral avec les Etats-Unis.

Non seulement, en pleine affaire des écoutes et donc d’espionnage économique, la Commission n’aurait jamais du accepter de commencer ce cycle de négociations. Mais sur le fond des sujets abordés, je veux rappeler ici qu’une fois encore, à travers la négociation de cet accord, la Commission balaye des normes pourtant protectrices, dans de nombreux domaines. C’est le cas de la protection des données personnelles. Nous savons quel est le décalage de protection entre les Etats-Unis et les Etats européens. Nous savons aussi que les géants américains du web y voient un potentiel qui se compte en milliards de dollars. Là encore, c’est un sujet sur lequel l’Union européenne aurait vocation à nous protéger. Au lieu de cela, elle nous expose.

Mais plus grave encore, cet accord de libre-échange a été pensé par les négociateurs américains comme un moyen d’affaiblir l’Europe. Depuis sa création dans l’après-guerre, notre Union est conçue comme un espace économique dans lequel les Etats sont interdépendants. Cette interdépendance crée un espace politique pacifié en même temps qu’il est censé assurer la prospérité du continent.

Avec le marché unique résultant du traité de libre-échange avec les Etats-Unis, la relation privilégiée entre Etats européens sera affaiblie et concurrencée par d’autres allégeances. La dépendance de chacune des économies européennes vis-à-vis des autres sera moindre et la solidarité pensée dans le cadre du projet européen originel s’érodera. Ce lien privilégié qui devrait fonder un intérêt général en sera irrémédiablement compromis. Où débattrons-nous demain de l’intérêt général européen qu’il faudra défendre dans les négociations ? Nulle part.

Ainsi, l’Union européenne qui devait nous protéger et nous rendre plus forts nous a finalement affaiblis parce qu’elle s’est elle-même consumée sur l’autel des dogmes libéraux. Les promesses européennes ont été brisées et, au total, en produisant l’effet inverse de ce pour quoi elle avait été pensée, l’idée européenne meurt à petit feu.

Les élections européennes doivent être l’occasion d’ouvrir le nouveau cycle dont l’Union a besoin. Au regard des enjeux, le programme des socialistes européens ne peut pas être modéré. Nous avons un candidat à la présidence Commission européenne. Martin SCHULTZ est un bon candidat mais son appartenance à un parti qui risque d’entrer dans une grande coalition avec les conservateurs d’Angela MERKEL, pourrait s’avérer finalement un handicap.

Nous devons changer l’Europe. Mais nous devons aussi construire un changement durable pour la France. Pour cela, nous ne pourrons compter que sur nos forces.

***

La France est un vieux pays républicain, et plusieurs générations de citoyens ont été éduquées dans le culte de la puissance publique et de la démocratie. A gauche, nous avons ceci dans notre ADN. Notre contribution à la construction de notre pays est indissociable de ce patrimoine : école publique, sécurité sociale, services publics, démocratie locale…

Tout ceci, c’est la gauche qui l’a conçu, et c’est la gauche qui l’a incarné. C’est ce qui fonde la confiance que nos concitoyens placent en nous. C’est ce qui les amène à se mobiliser avec nos partis et nos organisations.

C’est pourquoi nous ne pouvons laisser s’installer ce sentiment que la politique, la République, seraient réservées à une frange privilégiée de la population, tandis que le peuple vivrait dans une oligarchie dont il subirait l’agenda, les méthodes et même les mots.

La question des mots de la politique est au cœur de notre problème, car les termes fondamentaux du débat politique ne sont plus ceux du peuple : réduction des déficits, taux de prélèvement obligatoire, coût du travail, compétitivité des économies… Ce sont les mots du pouvoir financier, pas ceux du peuple.

Depuis quand ne parlons-nous plus de justice sociale, de conditions de travail, de qualité du service public, de droits sociaux, d’école laïque… ? Est-ce que ces mots n’ont plus de sens ? Est-ce qu’ils ne désignent plus les conditions de l’émancipation et de l’égalité ?

Au contraire, certains s’égarent dans la transgression de notre patrimoine commun. Même le mot « socialiste » ne serait plus porteur de sens ! Je crois qu’il n’y a pas de transgression dans le fait de saisir l’air du temps, d’attraper les émotions. Il n’y a pas de transgression à choisir la facilité.

Transgresser, la gauche sait le faire. C’est ainsi qu’elle a construit les progrès durables de notre pays. Mais sa transgression est celle qui s’attaque à l’ordre établi et aux conservatismes.

Séparer les Eglises et l’Etat en 1905, c’était transgressif !

Créer la Sécurité sociale en 1946, c’était transgressif !

Abolir la peine de mort en 1981, c’était transgressif !

Faire les 35 heures en 1997, c’était transgressif !

Nous ne manquons pas de terrains à transgresser : la politique économique européenne, la domination des banques, la situation des quartiers populaires, les discriminations… S’il y a des bonnes volontés pour transgresser, elles sont les bienvenues !

Ce qui serait vraiment transgressif aujourd’hui en Europe, ce serait d’être de gauche !

Nous devons donc parler à gauche, avec des mots qui parlent au peuple, et qui permettront de restaurer la confrontation idéologique avec une droite toujours plus à droite. Mais nous devons aussi agir sur le réel.

A condition de s’entendre d’abord sur ce qu’est le réel.

Je ne veux pas confondre le réel avec les préjugés. Je ne veux pas que la gauche se donne l’illusion d’agir lorsqu’elle ne ferait que commenter l’actualité. La spécificité de l’action de la gauche, c’est la transformation sur le long terme. C’est l’évolution durable des hommes et des structures. C’est traiter les problèmes dans leur ensemble, pas dans leur superficialité.

La polémique sur les Roms en est un bon exemple.

A intervalles assez réguliers, elle redevient l’obsession des responsables politiques. En tant que porte-parole du PS, j’ai moi-même eu à dénoncer fermement les amalgames en même temps que les échecs de la politique de Sarkozy. C’est pourquoi je ne peux pas ne pas m’exprimer sur le sujet.

Chacun sait que les élus qui subissent les campements sauvages sont le plus souvent dans une situation impossible, et que leur désarroi conduit vite à la colère.

Chacun sait que des trafics de toutes natures sont parfois abrités par quelques communautés.

Chacun sait que deux situations de droit s’opposent : la libre-circulation de ces 15 à 20.000 citoyens européens, et l’illégalité des campements sauvages.

Quand on est aux responsabilités, chacun doit être dans son rôle.

Faire appliquer les décisions de justice ? Evidemment, mais jamais sans anticiper le relogement.

Combattre les trafics et les mafias ? Evidemment, et sans faiblesse, mais pas en mettant tout le monde dans le même sac : l’oppresseur avec l’opprimé, le mafieux avec la femme et son enfant contraints de mendier.

Rappeler les règles essentielles de vie en société ? Plus que jamais, mais pas sans combattre les règles européennes qui, en cumulant la libre-circulation des personnes et le dumping social, favorisent la libre-circulation de la misère et l’opposition des pauvres contre les pauvres.

Mais la gauche ne postulera jamais l’impossibilité d’intégrer progressivement une population.

Leur mode de vie s’y opposerait ? Mais qui peut penser que les aspirations des parents pour leurs enfants ne sont pas les mêmes que les nôtres ? Qui serions-nous si nous leur refusions le droit à l’éducation, à la santé, et à un toit au nom de leur différence ? Sommes-nous si supérieurs aux autres que nous puissions décréter l’inaptitude générale d’une population à l’intégration dans notre société républicaine ?

Ne tombons pas dans le piège des stéréotypes. Epargnons-nous cette violence. CLEMENCEAU disait justement à propos de la colonisation que

« Il n’y a pas de droit des nations dites supérieures contre les nations inférieures. Il y a la lutte pour la vie qui est une nécessité fatale, qu’à mesure que nous nous élevons dans la civilisation nous devons contenir dans les limites de la justice et du droit. Mais n’essayons pas de revêtir la violence du nom hypocrite de civilisation. »

Ce qui m’irrite le plus dans les polémiques que nous nous créons à gauche, et on l’a vu dernièrement sur les Roms, ce sont les procès ou les leçons en réalisme identiques à ceux  que nous fait la droite.

C’est à celui qui sera le plus proche des réalités de terrain, que ce soit pour justifier le cumul des mandats, les politiques sécuritaires, les cadeaux au patronat… l’invocation du réel est omniprésente.

Chacun envisage le réel en fonction de ce qu’il est, de ce qu’il vit ou de ses intérêts immédiats. Mais je refuse les leçons permanentes de réalisme assénées comme des vérités politiques. Ou alors il faut juger ces leçons sur des résultats.

Si on est réaliste au moment de constater que les gens sont exaspérés par la délinquance, il faut être aussi réaliste quand les mêmes disent qu’ils ne sont pas assez payés.

Ce que j’attends de la gauche, c’est qu’elle porte l’ensemble de cette demande sociale.

J’attends de la gauche que sa conception de l’ordre public intègre sans défaillir l’ordre public économique et l’ordre public social, et pas seulement sur l’ordre sécuritaire.

Le propre de la gauche, parce qu’elle allie ses conceptions républicaines à sa volonté de justice sociale, c’est de ne jamais confondre la demande de sécurité avec la demande de protection.

***

Nous ne pouvons nous laisser aller à stigmatiser, comme le fait la droite, de prétendues « classes dangereuses ».

« Ils sont notre épouvante, et vous êtes leur crainte », disait Victor HUGO.

La mission de la gauche, c’est de casser cette logique de fracture et d’opposition, c’est de proposer des solutions à cette société à cran, c’est de mettre un terme au ras-le-bol, c’est de trouver des réponses aux violences qui font progresser l’extrême-droite.

La responsabilité de la gauche, c’est de ne pas enfermer les gens dans leur condition ou dans leur origine. C’est de faire le pari de l’émancipation. C’est le sens du message que nous devons adresser à la jeunesse, qui ne peut pas être une « classe dangereuse ».

Et pourtant ! C’est à croire qu’elle constitue une nouvelle menace sur la société. Ce nouvel « ennemi public numéro 1 », qui est-il ?

Comme dirait quelqu’un d’autre : il n’a pas lui non plus de nom et il n’a pas de visage ; mais il est certain qu’il est jeune, sans doute mineur, habitant un quartier populaire de banlieue, il est vraisemblablement de couleur, supposément musulman donc menaçant nos modes de vie.

Cet ennemi public numéro 1, vous avez toutes les chances de le croiser demain en bas de chez vous, à la sortie du collège, ou au supermarché… Vous le croiserez sans doute car c’est un jeune Français et qu’il en existe des dizaines de milliers comme lui. Et c’est ce qui rend la situation insupportable. Je ne peux tout simplement pas me résoudre à l’idée que le nouvel ennemi de l’intérieur soit un jeune français.

Le président de la République a fait de la jeunesse la priorité de son quinquennat. Je suis convaincu qu’il partage cette crainte de voir la jeunesse subir à la fois le chômage et la montée de la pauvreté, mais aussi la stigmatisation permanente et les discriminations.

Nous avons fait les emplois d’avenir et c’est bien, mais ce n’est pas tout.

Nous avons redonné la priorité à l’éducation, et notre école peut à nouveau se donner des ambitions.

Je rêve que dans un peu plus de trois ans, au terme du quinquennat de François Hollande, la France ait changé d’ennemi public numéro 1.

Je rêve qu’en 2017, on puisse dire que la gauche aura fait progresser les droits pour la jeunesse et qu’elle en aura changé l’image.

Je ne cèderai rien sur des questions aussi essentielles que la lutte contre les contrôles au faciès, les discriminations à l’embauche, la prévention de la délinquance… Si la République ne se donne pas pour objectif d’émanciper, elle n’est plus la République.

Je ne plaide pas pour un traitement de faveur. Je ne réclame pas des statuts différenciés en termes de citoyenneté. Elu de Trappes, je n’ignore rien des problèmes de délinquance, du désarroi des élus et de tous les pouvoirs publics qui se sentent parfois impuissants.

Mais je veux que la République protège. Je veux qu’elle garantisse ce qui nous est commun. Je veux l’égalité. Sinon, elle n’est plus la République.

***

Cher-e-s ami-e-s, cher-e-s camarades,

Notre responsabilité au pouvoir est immense. Non pas seulement parce que nous avons suscité des espoirs afin de réparer les ravages du sarkozysme, mais parce que la situation politique l’exige.

Je sais que certains militants s’interrogent sur l’action du gouvernement, sur son cap, ou même parfois sur ma présence en son sein. Ce qui m’anime tous les jours dans mon action ministérielle, c’est de redonner du pouvoir aux Français.

Je veux leur en redonner en tant que consommateurs : contre les rentes indues des grandes entreprises, et contre les organismes de crédits peu scrupuleux qui vivent du surendettement.

Je veux leur en redonner dans l’économie grâce à l’ESS : pour créer ou reprendre son entreprise, ou pour décider ensemble ce qui est bon pour soi.

Ce qui m’anime tous les jours, c’est de ne jamais oublier ceux qui nous ont conduits aux responsabilités.

Lorsque le patronat s’oppose à mon projet d’étendre le droit à l’information des salariés dans les PME, je ne cède pas. Je ne me laisse pas distraire par les gémissements de quelques responsables patronaux dont l’intensité de la plainte ferait oublier à beaucoup la plainte, celle-là bien légitime, des salariés, des chômeurs et des retraités qui ont voté pour que ça change.

J’ai entendu hier Pierre GATTAZ dire qu’il ne croit pas à l’amélioration des chiffres du chômage. J’ai envie de lui répondre que lorsque l’on bénéficie de 20 milliards d’aides au titre du CICE, et de quelques milliards supplémentaires au titre d’allègements fiscaux, on se fait discret ou au contraire on participe activement à la bataille de l’emploi. Et si l’on devait me reprocher de lui dire ceci vertement, je n’oublie pas que son prédécesseur a appelé à voter pour Nicolas SARKOZY, lorsque des dirigeants syndicaux appelaient, eux, à voter François HOLLANDE.

Cher-e-s ami-e-s, cher-e-s camarades,

Ma conviction est que si la gauche ne réussit pas au terme de ces cinq années, personne à gauche n’en sortira indemne, pas même ceux qui aujourd’hui sont nos critiques les plus virulents.

Alors il faut réussir. Protéger les Français. Leur redonner du pouvoir sur leurs vies. C’est ainsi que nous pourrons reprendre la marche du progrès social et du renouveau démocratique dont notre pays a besoin.

Plus que jamais la France a besoin de la gauche, et de personnalités fortes pour l’incarner.

C’est pourquoi je suis heureux que Christiane ait accepté de venir nous parler. Christiane, nous avons besoin de ta parole républicaine.

Je vous remercie.

Source : Site Internet d'Un Monde d'Avance. Photographie : AFP- JP MULLER